Leading Ladies: Julie Abraham: “Quand on ose, on peut…”


Si le secteur de la pierre naturelle reste un bastion majoritairement masculin, on y rencontre toutefois aussi des femmes à des postes déterminants et des fonctions dirigeantes. Qu’est-ce qui motive ces femmes? Qu’est-ce qui les freine? En quoi leur féminité influence-t-elle leur parcours vers les sommets? Il était temps d’accorder à ces Leading Ladies la place qu’elles méritent dans ce magazine. C’est désormais chose faite!

Chef d’orchestre

Jeune quadragénaire, Julie Abraham représente aujourd’hui la cinquième génération à la tête de l’entreprise familiale Les Carrières de la Pierre Bleue Belge (CPBB) qui, depuis 1875, exploite la carrière Gauthier-Wincqz à Soignies. A laquelle sont venues s’ajouter la carrière du Clypot à Neufvilles depuis 2000 et la carrière du Tellier des Prés à proximité d’Ecaussines depuis 2006. Ayant succédé à son père en 2014, elle dirige aujourd’hui les quelque 200 personnes qui font de CPBB un des leaders de l’extraction, du sciage et du façonnage de la pierre bleue en Europe.

Bonjour Julie, comment décririez-vous votre fonction?

“Comme celle d’un chef d’orchestre. Je passe 80% de mon temps à montrer la direction, à coordonner et à faire travailler ensemble les différents départements et les différentes directions. J’essaie aussi de maintenir les traditions, même si nous essayons d’être à la pointe de la technologie et de vivre avec notre temps. Nous sommes réputés pour notre bonne connaissance du métier et notre travail de qualité, il faut que cela continue. Mais il faut aussi un orchestre. Je crois beaucoup au travail d’équipe car il y a plus dans plusieurs têtes que dans une seule.”

Quelles études effectuées et expériences vécues vous servent-elles dans votre fonction?

“Après ma maîtrise en gestion à Louvain-la-Neuve, je suis partie à l’Université de Montréal. Cela m’a permis de parler anglais couramment et découvrir un modèle de gestion d’entreprise différent. Mais ce qui m’a surtout aidée, c’est l’année que j’ai passée en Chine dans une joint-venture sino-allemande active dans le ciment. Une jeune dame de 25 ans qui débarque seule en Chine à Canton… Depuis lors, je n’ai plus peur de rien. Je me suis rendu compte que, quand on n’a plus peur, tout est possible. Mais il faut prendre le temps et être patient. Il ne faut pas se précipiter mais privilégier la stabilité, en évoluant continuellement.”

Quels sont les aspects les plus passionnants et difficiles de votre métier?

“Dans les deux cas: les rapports humains. Il faut parvenir à mettre tout le monde d’accord. J’essaie d’être juste, la valeur la plus importante dans mon travail. En étant juste, vous gagnez le respect de tous. J’essaie aussi de montrer l’exemple. Je n’impose pas des règles que je ne sais pas suivre. Je travaille avec des objectifs, une manière de motiver l’équipe de direction. L’idée est vraiment que chacun puisse s’épanouir dans son travail.”

Quel rapport entretenez-vous avec la pierre naturelle?

“Notre devise, c’est la passion partagée. Pour travailler la pierre, il faut être passionné. Je le suis car je suis tombée dedans quand j’étais petite, comme on dit. Mon frère travaillant lui aussi dans la pierre naturelle – il dirige une marbrerie –, je pense que nos parents nous ont convaincus de la beauté du produit.”

julie abraham carrières de la pierre bleue belge 1

Déplacer une rivière? Pas de problème…

Quand vous étiez petite, que vouliez-vous devenir plus tard?

“Je voulais être architecte ou cardiologue, même si c’était plus des rêves de jeunesse. Si je reste convaincue que ce sont de très beaux métiers, je me dis que le mien n’est pas mal non plus (rires)… Je ne pourrais jamais faire le métier que je fais actuellement, si ce n’était pour un magnifique produit comme la pierre bleue. La pierre bleue est naturelle et unique: elle évolue, elle vieillit, elle s’embellit avec le temps…”

Votre destinée dans l’entreprise familiale était-elle ‘écrite’?

“Pas du tout, parce que je suis une fille après tout. Quand mon frère, ma sœur et moi allions jouer à la carrière, les ouvriers appelaient mon frère le petit patron. Ils ont été un peu étonnés quand le petit patron a fait place à une petite patronne (rires)! Succéder à mon père s’est fait très naturellement. Après avoir gagné sa confiance, il m’a vraiment laissé les coudées franches en se retirant mais en restant disponible.”

Quelle est la réalisation qui vous emplit le plus de fierté?

J“Être parvenue à convaincre, ma famille d’abord puis mon équipe, de poursuivre l’exploitation de la carrière Gauthier-Wincqz parce que ce n’était pas gagné d’avance. La carrière était en voie d’épuisement, la rivière traversant le site allait entraîner la fin des activités. Ce que je trouvais très dommage car nous avions une équipe très compétente en place, mais aussi parce qu’il y avait encore de la pierre à exploiter sous l’usine. Après avoir obtenu les autorisations, nous avons, l’été dernier, déplacé la rivière. Permettant ainsi de pérenniser l’emploi et, pour nous, l’activité historique de notre famille car c’est vraiment l’histoire de notre famille qui est nichée dans cette carrière. Nous procédons actuellement à la découverture pour atteindre la pierre bleue et entamer son exploitation d’ici un an à un an et demi.”

Quelle importance accordez-vous au développement durable?

“Nous avons un directeur Qualité Sécurité Environnement et travaillons beaucoup à la diminution de notre impact sur l’environnement. En investissant régulièrement dans du matériel neuf pour limiter les émissions de CO2, des panneaux photovoltaïques, de l’huile bio, le tri des déchets et la réparation de nos palettes en bois. Nous sommes d’ailleurs certifiés ISO14001. La pierre est un produit totalement non-polluant puisque naturel, pas cuit et très peu transformé. Et notre marché est très local, ce qui réduit les transports. Pour la biodiversité sur les sites, nous collaborons avec des partenaires dans le cadre du projet Life In Quarries, porté par la FEDIEX dont je suis administratrice.”

Quelles évolutions dans le secteur vous réjouissent et vous inquiètent?

“Pour l’instant, il s’agit plutôt d’inquiétudes. Il y a beaucoup de concentrations sur le marché. De nombreux petits clients arrêtent faute de repreneurs. Il est dommage de perdre toute cette tradition. Sans oublier l’importation massive de produits d’imitation. Ou encore le manque d’actions conjointes pour la défense de notre secteur. Mais il y a aussi quelques petits points positifs, comme l’essor des circuits courts et des produits de proximité. Ou le fait que la pierre naturelle a vraiment sa place dans notre architecture contemporaine avec les nouveaux procédés de construction.”

julie abraham carrières de la pierre bleue belge 1

Une main de pierre dans un gant de velours

Être une femme à la tête d’une entreprise d’hommes, avantage ou handicap?

“Un avantage, sans hésiter. Cela me permet d’être plus empathique, tout en gardant des directions et un mode de gestion parfois strict. Une sorte de main de pierre, mais pas de fer, dans un gant de velours. Je bénéficie parfois aussi d’une attention particulière du fait que je suis une femme. Aussi parce que j’ai commencé jeune. Arriver avec un nouveau mode de réflexion et gestion fait souffler un vent nouveau sur le secteur.”

Qui êtes-vous en dehors du travail?

“Je suis aussi occupée, en retard et stressée en dehors du travail qu’au travail… A la maison aussi, je suis le chef d’orchestre. Avec deux parents qui travaillent beaucoup et quatre enfants en bas âge, gérer le quotidien est un travail d’équipe. Je n’ai par contre pas beaucoup de temps pour mes loisirs (sports, théâtre, cinéma). Mais ce n’est que temporaire et cela permet d’avoir un équilibre et une vie de famille enrichissante et surtout très animée.”

Qu’est-ce qui peut vous émouvoir ou vous empêcher de dormir?

“Beaucoup de choses peuvent, parfois hélas, m’émouvoir car je suis un peu hyper sensible. Ce qui m’empêche surtout de dormir, c’est l’injustice. Quand je fais de mon mieux pour être juste et qu’on ne me le rend pas, j’ai un peu difficile à le vivre. Mais je me soigne et j’ai déjà beaucoup progressé!”

Quel a été le plus beau moment de votre vie à ce jour?

“Une réponse un peu bateau: la naissance de mes quatre enfants. Sans eux, je ne suis rien. J’ai besoin d’eux pour être épanouie. Ils m’enrichissent énormément. Je pense que je relativise beaucoup de choses grâce à eux.”

Comment conciliez-vous votre vie professionnelle et personnelle?

Avec deux parents qui travaillent beaucoup et quatre enfants en bas âge, gérer le quotidien est un travail d’équipe.Julie Abraham

“Je ne dors pas beaucoup. Je travaille à des heures et des moments bizarres. C’est une vie un peu en dent de scie pour l’instant. Mais je peux aussi beaucoup compter sur l’aide de mon compagnon. Sa mentalité nordique aide aussi. Les garçons norvégiens naissent en effet féministes. Il se rend compte qu’afin que les deux acteurs du couple soient épanouis, il faut faire des efforts des deux côtés. Pour trouver un équilibre, même s’il est vrai que, pour l’instant, c’est plus un travail d’équipe qu’un couple hyper fonctionnel (rires).”

Quelle est la plus grande leçon de vie que vous ayez apprise jusqu’à présent?

“Quand on ose, on peut. L’expérience vécue en Chine, partir au Canada alors que je ne parlais pas très bien anglais, vivre en couple avec un Norvégien… Ce sont toutes ces différentes expériences qui me façonnent, pas juste une seule grande leçon de vie.”

julie abraham carrières de la pierre bleue belge 1

Un monde juste

Quel regard portez-vous sur la crise du coronavirus?

Le monde idéal? Un monde fait de justice où chacun aurait les moyens de ses ambitions et les opportunités pour s'épanouirJulie Abraham

“Cela m’a fait prendre conscience de la portée d’un mot: ‘résilience’. On doit s’habituer et s’adapter à tout. On n’a pas le choix, on doit vivre avec, on ne sait rien faire à part se protéger et protéger les autres. Je pense que c’est aussi une grande opportunité pour notre entreprise d’avoir dû et de devoir continuer à s’adapter, penser différemment, travailler différemment, utiliser les compétences de manière différentes. Aujourd’hui, nombre de nos collaborateurs sont devenus multitâches et sont épanouis parce que cela leur permet de faire autre chose et pas toujours le même métier.”

À quoi ressemblerait votre monde idéal et quelles actions entreprenez-vous pour lui donner forme?

“Ce serait un monde fait de justice où chacun aurait les moyens de ses ambitions et les opportunités pour s’épanouir. Pour cela, il faut de la justice, il faut que ceux qui veulent s’en sortir puissent s’en sortir et en aient les moyens, les moyens de s’éduquer, d’être éduqués et d’être formés pour pouvoir progresser et trouver un équilibre dans la vie. C’est pourquoi nous soutenons beaucoup la formation des jeunes. Notamment via le Centre de Formation aux Métiers de la Pierre (Cefomepi) que mon père avait contribué à créer il y a une vingtaine d’années.”

Quelles sont les trois choses que vous voulez vraiment avoir faites, vues ou vécues avant de mourir?

“Assister à un opéra dans les arènes de Vérone, car je me rends toujours au salon Marmomac, mais je rate chaque fois la saison des opéras. J’aimerais bien aussi faire découvrir l’Asie du Sud-Est à mes enfants. Et puis, peut-être un jour, aller vivre près de la mer…”

Qu’est-ce qui fait de vous une ‘leading lady’?

“Le fait de montrer l’exemple, d’être juste, l’empathie. Le fait de travailler beaucoup et, donc, d’être respectée aussi pour mon travail. Le fait de travailler en équipe, de baser mes décisions sur les informations de terrain, de faire confiance à mes équipes et d’être soutenue par mon conseil d’administration”, conclut Julie Abraham.

julie abraham carrières de la pierre bleue belge 1


BIOGRAPHIE

  • Née le 23-08-78 à Soignies.
  • Études supérieures: Maîtrise en gestion à l’IAG à Louvain-La-Neuve.
  • Loisirs: Le sport, la lecture, le théâtre.
  • Chanson, livre et film préférés: Feeling good de Nina Simone, The Green Book comme film récent, et des lectures contemporaines comme La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné.
  • Destination de vacances favorite: La mer ou l’océan.
  • Plat et boisson préférés: La pizza maison avec un verre de Côtes du Rhône.
  • J’aime: L’intégrité.
  • Je déteste: L’injustice.
  • Devise: Soyons réalistes, exigeons l’impossible!

Texte: Jacques Legros – Photos: Carrières de la Pierre Bleue Belge